(Version française) Das Unheimliche – Le troubleur (French version)

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Ekoi, Nigeria

L’aimable fréquentation de la culture tribale, son étude critique, son approfondissement et la passion avec laquelle se cotoyent  les artéfacts des ethnies lointaines de par le temps et l’espace, induisent souvant à sous-estimer l’impact visuel que de tels artéfatcs exercent sur tous ceux qui sont externes à ces cultures-là.

Je me suis souvent demandé quelles sont les raisons, au-delà des contenus formels spécifiques d’un masque ou d’une sculpture, qui induisent un observateur naïf à les craindre, les répudier ou même à en éprouver panique et terreur.

Mais alors, ces raisons, les motivations qui déclenchent la crainte, ne sont-elles inhérentes qu’en l’observateur ? Quelle est la nature d’un tel lien ? Quelles contraintes et quelles fonctions sont-elles en jeu ?

En bref … quelle est la relation entre l’objet et le sujet, entre l’article et le spectateur ?  quelle est la nature de cette relation,  quelles contraintes et quelles fonctionnalités sont-elles en jeu ?

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Baoulé, Costa d’Avorio

Le sentiment de peur est-il si étonnant ? N’est-ce pas pour induire un tel sentiment qu’un objet comme celui-là a été crée ?

Je ne pense pas que le but fut simplement celui de provoquer de la peur chez ceux qui seraient entrés en contact avec l’objet,  mais la fonction hiératique qui a généré l’objet, dans la spécificité culturelle et historique de l’ethnie d’appartenance, n’était pas du tout étrangère à la volonté d’induire de profonds sentiments, tels la peur ou la crainte.

Il est impossible de décrire, aujourd’hui, quelles pensées et quels sentiments se généreraient chez les populations qui fréquentaient les rites d’initiation ou de protection, les rites funéraires, les rites liés à la guerre, les rites de bon augure ou de malédiction, ou même de prédiction d’événements.

L’essence de la relation de l’individu avec ce qui a été appelé le monde invisible reste obscure, bien que nous connaissions d’amples descriptions sur des spécificités rituelles relatées par des chercheurs qui ont longuement  séjourné avec ces populations.

Pour ma part, je me limite à constater que les masques, les statues et les rites qui leur sont propres constituent pour ces populations un grand motif de trouble ; pour des raisons certainement différentes, l’on peut observer ce même tourment chez l’homme occidental face à cette terra incognita du monde “tribal”.

Et j’ai l’intention d’enquêter sur la nature de ces sentiments.

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Kabyé, Togo

À mon avis, le sentiment le plus fort qui prévaut face à l’imaginaire tribal est celui d’un “troubleur”, d’un “perturbateur” ; dans le sens le plus freudien : “lorsque la frontière entre fantasme et réalité devient mince, quand quelque chose qui jusque-là était considéré comme une grande fantaisie apparaît clairement à nos yeux … quelque chose qui aurait dû rester caché et qu’au lieu de cela a tout d’un coup refait  surface “, et qui force  l’égo à régresser  “à des époques où la démarcation entre l’égo et les mondes extérieurs n’étaient pas encore clairement définie. Je pense que ces raisons sont conjointement responsables de cette impression de perturbation ou de trouble» (S. Freud, Das Unheimliche, 1919)

 “L’Unheimliche” qui, en allemand signifie “inconnu, étrange, inhabituel”, et qui selon Freud renvoye au dévoilement du refoulé, est le siege même de cette nature traumatisante, anxiogène et inquiétante.

Mais que dévoilent vraiment ces objets? Que dévoilent vraiment ces cultures lointaines au point d’induire des perturbations ainsi que les conséquences qui en découlent ?

Il est important pour moi d’enquêter sur ce qui émerge, du moins en surface, en faisant de mon mieux ; Freud était très clair là-dessus; non, je suis intéressé par l’idée de savoir pourquoi tout ce qui est refoulé refait forcément surface; je suis attiré par ce qui pousse l’invisible à se dévoiler et à générer des sentiments de trouble.

Le côté inattendu des formes est le principal élément troublant de ces arts tribales : c’est l’Unheimliche.

 

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Fang, Gabon

Le regard porté sur ces objets d’art , bien loin d’être une simple illusion visuelle, sombre dans un énorme substrat d’anciennes formes mnésiques, oniriques, symboliques, fantaisistes et imaginatives, dans un authentique creuset de la genèse de l’image, et qui apparaît maintenant comme inattendue, imprévue , surprenante, attrayante et rébutante à la fois.

Notre perception centrale ou holistique, classique et rassurante, grâce à laquelle l’image iconique est déchiffrée, semble insuffisante pour de nombreux objets de la «culture tribale», et représente au contraire un veritable empêchement avant-coureur d’un court-circuit logique !

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Ogoni, Nigeria

On a comme l’impression, pour entrer dans la relation perceptive avec l’objet, d’avoir à recourir à une “perception fragmentée en morceaux”, un peu comme celle qui est utilisée et décrite par les personnes atteintes d’autisme, qui, bien souvent, n’ont que cela comme modalité pour parvenir à la connaissance.

Mais ceci n’est pas du tout habituel pour notre culture qui, en fait, y est étrangère, perdue et sans défense; toute certitude étant brisée, l’inconnu ouvre une porte terrifiante vers de multiples nouveaux mondes, tels que Picasso et les avant-guardistes du XX siècle l’avaient si bien représentés.

Le cubisme et le surréalisme n’ont-ils été qu’un renoncement à la perception holistique au profit de la fragmentation / reconstruction des images oniriques !!

La vision archaïque qui met en évidence la relation entre la proie et le prédateur refait surface, pas de façon directe biensûr, mais d’un coin de l’oeil, dans une espèce de sous-entendu entre l’homme et la foire : une vieille relation qui n’a jamais complètement été dissipée par la logique et  moults raisonnements.

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Lobi, Costa d’Avorio

Ce regard oblique qui est, comme décrit M. Blanchot : “ce qui existe déjà avant toute chose, l’immédiat et l’extrêmement lointain, tout ce qui est plus réel que toute autre réalité et qui se perd en toute chose, un  lien que l’on ne peut relier et à travers lequel tout et la totalité sont reliées.”

Mais ceci est le seul regard possible pour trouver un aperçu de ce qui est seulement possible d’apercevoir, en renonçant de temps en temps à tout comprendre, en renonçant à cet écueil facile et illusoire d’une assurance fallacieuse.

Et tel est le défi que l’art tribal affronte tous les jours avec les courageux qui souhaitent la dévoiler !!

Elio Revera

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Urhobo, Nigeria

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