Deux esthétiques admirables

L’origine, commune et lointaine de l’art nigérian et de l’art congolais m’a conduit à m’imaginer qu’il serait peut-être possible de les rattacher à une même esthétique tribale (Neyt, 2010).
Pour ce faire, il faudrait essayer de voir par-delà les torsions et les exagérations qui caractérisent des esthétiques aussi différentes que celles du Congo et du Nigéria.
Comparer ces deux esthétiques peut sembler une gageure compte tenu de la dispersion géographique et démographique que couvrent ces deux ensembles. C’est pourquoi, je me concentrerai sur un élément de comparaison particulier: l’abstraction.

L’utilisation de cette modalité expressive sera le dénominateur commun de ma brève recherche.
Nous pouvons réaliser une proposition simplificatrice, tout en nous gardant d’être imprécis, selon laquelle l’esthétique congolaise propose une abstraction soucieuse de préserver la représentation, stylisée ou réinventée, du visage (souvent en forme de cœur) ou du corps humain.

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Vili, Congo, Coll. particulière, Italie, http://artidellemaninere.forumattivo.it/t386-vili-people-nkisi-figure-lower-congo-region

Nous commencerons notre itinéraire par la production du Congo. Au sein de ses productions régionales, à part peut-être celles des Lega du Kivu (probablement à cause d’une origine distincte), les œuvres ont tendance à conserver et reformuler le visage ou le corps humain, qu’il s’agisse de masques ou de statues, avec des niveaux d’imagination et de création plastique qui effleurent, souvent, l’abstraction pure.
Je pense notamment aux représentations puissantes des Songye, les délicats Luba, les monumentaux Hemba, Mangbetu et Tabwa, de même pour les fétiches Teke, Bembe, Yaka, pour les maternités Kongo et aussi pour les productions plus stylisées du nord, telles que celles de l’Ubangi avec les Ngbaka, Ngbandi et Gbaya.

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Yaka, Congo, coll. particulière, Milan

Le niveau d’abstraction n’arrive presque jamais à la dissolution perceptive du corps humain qui est remodelé, au sein des canons esthétiques propres à chaque culture, et qui tout en maintenant la permanence de la figure humaine en modifie la structure originelle. Nous sommes donc en présence d’une abstraction mesurée.
Le motif qui reconduit aussi à une interprétation non conforme, mais partagée de l’illustration est à rechercher à mon avis, non seulement dans l’ancienne origine commune, mais surtout dans les échanges interculturels et commerciaux entre groupes ethniques distincts.

A ce titre, l’exposition “Le geste Kongo” (2002-03) du musée Dapper réalisât une étude singulière de la figure humaine au travers de ses postures grâce à l’analyse de sculptures de cette zone congolaise spécifique peuplée par les Kongo, Woyo, Vili, Zombo, Lumbo, Teke et les Bembe. Cette étude illustre, entre autres choses, comment l’origine commune de populations vivant dans des pays éloignés, tel que le Brésil ou Haïti, partagent des représentations esthétiques communes.

Néanmoins, l’étude et l’approfondissement des liens interculturels entre les populations de différentes ethnies du Congo, quand elle a été réalisée s’est rarement intéressé à l’étude des influences artistiques réciproques et au développement de traits stylistiques communs ou autrement dit au gradient esthétique tel que nous l’avons déjà défini dans un article précédent.

De fait, la littérature attribue bien souvent une œuvre en fonction des influences partagées avec des catégories, comme par exemple Luba/Kusu, qui renforcent les éléments communs et soulignent en même temps à quel point les limites géographiques tracées sur une carte peuvent être éloignées de la réalité des peuples.

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Kusu, Congo, coll. particulière, Milan

Nous nous tournerons à présent vers les œuvres tribales du Nigéria qui manifestent un niveau d’abstraction vibrant qui ne peut certainement pas être qualifié de mesuré.

À l’exception des travaux du Royaume du Bénin / Yoruba, et peut-être des Igbo, la production tribale nigériane des vallées offre un large éventail de solutions plastiques d’une abstraction absolue et concentrée.
Nous pouvons citer par exemple les cimiers Ijo, les masques Ikwerre du delta du Niger; ou la production de Cross River, Anang, Eket, Oron, Akikpo, Izzi; à la production de la basse et moyenne Bénoué tels que ceux de Afo, Igala, Mama, Koro, Mumuye, Chamba et de la haute Bénoué et de la frontière avec le Cameroun, comme les productions de Wurkun ethnique, Mambila, Kaka.

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Koro, Nigéria, coll. particulière, Milan, http://artidellemaninere.forumattivo.it/t2017-koro-people-gbene-cup-moyenne-benoue-nigeria

L’isolement de certaines vallées auquel s’ajoute le contact fragmentaire avec la culture occidentale (la connaissance artistique de certains peuples comme Mumuye date seulement des années soixante ou septante), a certainement facilité la conception et la production d’œuvres autochtones, bien que des relations interculturelles et commerciales existaient certainement entre les différents groupes ethniques de ces régions.

Dans cette esthétique, le niveau d’abstraction est souvent absolu et la dissolution des traits humains est presque totale. Lorsqu’il est possible de reconnaître une figure anthropomorphe, le niveau de distorsion est tellement élevé qu’il est souvent plus facile d’imaginer une créature fantastique que de reconnaître des traits humains. C’est le cas notamment des statues Mumuye ou Chamba, pour lesquelles l’invention plastique est tellement puissante qu’elle rend difficile une lecture critique de l’œuvre selon les schémas interprétatifs connus et établis.

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Mumuye, Nigéria, coll.particulière, Italie, http://artidellemaninere.forumattivo.it/t2091-mumuye-people-iagalagana-figure-adamawa-plateau-muri-division-of-adamawa-province-nigeria

Ici, l’utilisation de termes tels que proportion, équilibre formel ou harmonie peut s’avérer ardue à moins de rejeter le corpus artistique et créatif de ces peuples. Ce qui s’est d’ailleurs produit, il n’y a pas si longtemps.
Au contraire, aujourd’hui, ce sont les productions les plus étudiées et, d’ailleurs, parmi les plus populaires et appréciés par les collectionneurs comme l’attestent les expositions récentes. Nous citerons, par exemple, Nigeria Unmasked: Arts de la vallée de la Bénoué du Musée Fleurs à l’UCLA à Los Angeles (2011) et Arts du Nigeria dans les collections françaises par le Musée de la civilisation à Québec (2012).

Par le biais du critère de l’abstraction, nous découvrons, par conséquent, des esthétiques dissemblables, d’une part, l’abstraction mesurée de l’esthétique congolaise, et d’autre part, l’abstraction débridée des œuvres nigérianes.
La prise en compte de cette différence conceptuelle permettra une meilleure prise en compte des caractéristiques des productions autochtones, permettant ainsi une éventuelle évaluation esthétique.

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Urhobo, Nigéria, coll. particulière, Italie

Le but, en fait, est d’être en mesure de développer une exégèse critique qui puisse fournir des éléments d’évaluation de la qualité artistique d’une œuvre qui soient respectueux des cultures particularités des cultures d’origine.

Elio Revera
Editing et traduction par Ricardo de Matos Leandro

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